Afterglow
Artiste: Grace Kalyta
Dates : Du 30 avril au 13 juin, 2026
Vernissage : le jeudi 30 avril, de 17h à 19h
Lieu : Pangée, 1305 ave des Pins O., Montréal
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La chambre comme éclipse
Une chambre, la nuit. Un faisceau noctulescent éclaire une silhouette. Des mains sans âge déploient un territoire intérieur, prenant la forme d’une collection de petits artefacts déposés côte à côte. Des babioles, pourrait-on dire, ce mot que l'on emploie parfois pour diminuer la valeur matérielle et affective des objets; c’est ce qu’elle s’applique à chérir, sentant la frontière précise entre son corps et leurs formes. Une collection comme extension du soi intime.
Ce que ces objets portent comme valeur ne doit rien aux lois du marché. Tout, en revanche, tient au lien intime tissé par celles et ceux qui prennent encore le temps de le construire. Ce que l'on garde précieusement pour soi, dit autant, sinon plus, que ce que l’on expose.
Le paravent de chambre ou bedroom screen est un meuble dont la fonction réside dans la compartimentalisation de l’intime dans l’intime. Dans les contextes où la chambre à coucher n’est pas un lieu tout à fait privé, le paravent crée un masquage précis, un endroit où le corps peut exister, caché dans le plan large du regard – une toile opaque salutaire au secret. Tenu du bout des doigts, un écran familier vient inverser ce phénomène. Si le premier cache, le deuxième ouvre un portail à double sens sur le privé. Le dispositif ayant pour fonction de protéger l'intime devient celui qui l'envahit.
La question que pose le travail de Grace Kalyta ne réside pas dans ce que l'on montre à travers le spectacle de ce que l'on possède, mais plutôt ce que l'on cache à travers ses possessions. Ce glissement est politique autant qu'il est poétique. Silvia Federici rappelle qu’au moment où certaines femmes étaient dites possédées (leurs savoirs criminalisés, leurs spiritualités jugées déviantes), d'autres sortaient au clair de lune pour détruire les clôtures des enclosures, ces terres partagées que le capitalisme naissant arrachait aux communautés.
Nos lits sont désormais éclairés par des petites lunes portatives. Cette image de la silhouette construisant un monde de trésors appartient à un temps révolu. Le téléphone a pris la place de l'objet transitionnel, mais il fonctionne à l'inverse : plutôt que de consolider une frontière intime entre soi et le monde, il la dissout. La lune, qui éclairait autrefois une action commune dans l'espace partagé, n'éclaire plus qu'un visage dans l'espace privatisé du lit.
Grace Kalyta peint depuis l'écran de son téléphone, une pratique qu'elle nomme snapshot realism. La technologie OLED rétroéclairée influe directement sur la vibrance des couleurs et les contrastes de ses toiles. Les babioles passées de l'écran à la toile gardent quelque chose de leur poids affectif, mais quelque chose s'y dérobe aussi. Le téléphone aura fonctionné comme une chambre noire : ce qui en sort, agrandi, n'est plus tout à fait ce qu'on croyait tenir.
Un soutien-gorge rose, qu'on devine orné de plumes, conçu pour le spectacle, mais présenté retourné, face intérieure offerte au regard. La face qui touche le corps, celle qui n'a jamais été pensée pour plaire, celle qui connaît la peau. Un retournement littéral qui redouble tout le propos : montrer l'envers d'un objet fait pour être vu, choisir la face qui échappe à la logique du spectacle. Peindre un soutien-gorge comme on peindrait une éclipse : quelque chose de lumineux que l'on masque au bon moment, non pas pour le faire disparaître, mais pour en révéler, par contraste, l'existence. Il y a dans ce geste une tactique au sens que De Certeau donnait au mot : la ruse des espaces non choisis, une manière de résister sans confrontation, par le secret, par le rituel, par la délicatesse d'une main qui caresse plutôt qu'elle ne saisit.
- Mégane Voghell
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références
Stewart, Susan. On Longing Narratives of the Miniature, the Gigantic, the Souvenir, the Collection. Duke University Press, 1992.
De Certeau, Michel. L'invention du quotidien, tome 1 : Arts de faire. Gallimard, 1990.
Photos par Atlas documentation