Deux demi-clés
Artiste: Betty Pomerleau
Dates : Du 29 janvier au 7 mars, 2026
Vernissage : le jeudi 29 janvier, de 17h à 19h
Lieu : Pangée, 1305 ave des Pins O., Montréal
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Prendre conscience de la durée de cette œuvre reviendrait à s’asseoir aux côtés de Betty Pomerleau, chaque jour pendant deux mois; regarder ses doigts s’étirer d’avant en arrière, une accumulation chorégraphique du temps se déployant dans l’espace. La continuité des mouvements répétés — enrouler, dérouler, tisser, effilocher — crée une extension d’une salle à l’autre, où les fils sont coupés, ramassés et noués.
Des pièces d’un métier à tisser, glanées, travaillées par plusieurs mains, sont assemblées en une machine aux mouvements lents. Ce qui peut nous apparaître comme une chaîne de production est plutôt un souffle unique porté entre deux corps — humain et mécanisé. Quatre cent fils souples transpercent les cadres et se lient sous la tension. C’est le temps partagé d’un travail commun en relation avec une structure qui, à la fois supporte et résiste au mouvement.
Dans cet intervalle de temps, les variations atmosphériques font leur travail — la poussière s’agglutine aux rebords, des égratignures et des abrasions surgissent des faux mouvements d’un doigt, la lumière filtrée du jour retourne vers la nuit. L’extrémité piquante d’un fil rencontre une flamme, se gonfle en se consumant, puis sa couleur et sa constitution s’altèrent. Le rêve trouve aussi son chemin, formant une sorte de chaire autour de la machine. Le temps s’étire comme une pensée sans forme et rejoint les coins éloignés de la pièce.
Betty me parle des histoires qu’elle se raconte lorsqu’elle ouvre son fil : des femmes travaillant en harmonie avec les arbres, leur taille attachée au tronc, la tête penchée en arrière et les yeux rivés vers le ciel. Elle me raconte comment elle a plié avec sa mère les tiges de métal avec la force de leurs hanches en s’appuyant contre une colonne de son atelier. Non sans rappeler la figure de petits gremlins qui apparaissent lorsqu’elle travaille — présences malicieuses qui tirent ses cheveux et lui font perdre l’équilibre, comme un doux battement vivant sous la peau. Ces histoires, indices d’un savoir incarné, s’accumulent sous la forme de petites notes à ses pieds, comme tant de fils narratifs qui s’amassent dans l’espace physique et imaginaire.
À l’extrémité, la trame est détachée de la chaîne, celle-ci perdant doucement ses fils. Libérés, ils se meuvent d’une œuvre à l’autre, portés vers l’avant par des couches successives de tissage et de performances. C’est à ce moment que je pense au mythe des trois Moires, que les actions de Betty suivent en séquence. Une ligne de vie prend forme, commençant par une bobine volée, constamment remaniée au fil du temps. Elle tourne, tire vers l’extérieur ; elle mesure, à la hauteur de son corps ; elle coupe, marque le mouvement et donne à chaque nœud son nom. Ici, la coupe est une violence douce et nécessaire. Elle forme sans détruire. La mémoire d’un geste soutenu suffisamment longtemps pour se défaire à nouveau.
— Texte d’Ally Rosilio
Photos par Atlas documentation