Vue éclatée
Artiste: Ben Gould
Dates : Du 9 juillet au 22 août, 2026
Vernissage : le jeudi 9 juillet, de 17h à 19h
Lieu : Pangée, 1305 ave des Pins O., Montréal
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Corps désarticulés texte de la Dr Mary Hunter (titulaire de la chaire Cotton-Hannah d'histoire de la médecine et professeure associée d'histoire de l'art à l'Université McGill.)
Vue Éclatée, la première exposition solo de Ben Gould chez Pangée, met en lumière l’intrication de l’art, de la médecine et du corps humain. À travers la galerie, ses nouvelles œuvres sculpturales transforment les matériaux et les expériences liés au domaine de la santé en un lieu d’exploration esthétique et matériel. Des tiges en acier inoxydable jaillissant d’un lit d’hôpital portent des vases en verre soufflé remplis de fleurs coupées. Des masses de fer aux formes tumorales percées par des instruments en laiton sont posées au sol, leurs surfaces striées évoquant une matière géologique et organique. Sur un long socle en chêne, des « trophées » médicaux composés de parties anatomiques en cuivre conçues par voie électrochimique et de plantes délicates, rappellent les récompenses et les modèles médicaux exposés sur le bureau d’un médecin ou alignés dans les musées de médecine. Des plateaux en métal (une fabuleuse invention tirée de l’imagination de l’artiste) sont également accrochés au mur.
En abordant l’expérience de la maladie et des interventions médicales, ces œuvres font référence à la survie et à la souffrance sans succomber au spectaculaire ou à l’analyse politique flagrante. Gould ne présente pas des corps visiblement marqués par la maladie ou des visages tordus de douleur. Il réfère plutôt au corps en associant des moules et des sculptures d’échantillons anatomiques, des formes organiques et des objets médicaux éphémères. Il crée en quelque sorte des corps désarticulés qui incarnent plusieurs compréhension de la maladie et de la santé, en évitant toute idée de sensationnalisme et d’exploitation. Il en résulte une œuvre à la fois personnelle et largement évocatrice.
La juxtaposition de matériaux (émail brillant, cuivre flambé, fer brut), ainsi que la rivalité d’objets faits main et ready-made (tels que des outils chirurgicaux artisanaux et des plateaux disposés parmi un véritable brancard et des instruments), crée une harmonie dissonante qui suscite des sentiments contradictoires. Tout en incarnant les nombreuses dimensions de la médecine, ces œuvres examinent notre relation contemporaine et historique complexe au domaine de la santé, soit des liens façonnés par la résilience et la vulnérabilité, la souffrance et la bienveillance, l’objectivation et l’empathie. Les sculptures de Gould naviguent parmi ces binarités établies et nous incitent à réfléchir à notre position, tout en questionnant la subjectivité et l’objectivité, le personnel et l’institutionnel, la douceur et la dureté, la masse et le poids, la légèreté et la suspension, le contemporain et le médiéval.
Gould s’inscrit ainsi dans une tradition historique de l’art de l’exploration de la médecine à travers la pratique artistique. Des grands modernistes, tels que Edvard Munch et Vincent Van Gogh, aux figures contemporaines, comme Tracy Emin et Ron Athey, les artistes ont transformé leur expérience personnelle avec la maladie en une exploration du corps en tant que sujet, objet et médium. L’artiste navigue également entre le personnel et l’historique de l’art. Plus précisément, en s’inspirant de son expérience avec le syndrome de Gilles de la Tourette et le cancer de la thyroïde, tout en abordant des iconographies médicales et artistiques plus vastes, des illustrations et modèles anatomiques historiques, aux installations et performances artistiques contemporaines. « Je n'ai pas toujours créé des œuvres portant sur le handicap ou la maladie », mentionne Gould. « Mais mon expérience continue avec le système de santé et ses complications ont inévitablement influencé la nature même de mon travail. La médecine est désormais un élément inévitable de mon langage artistique. »
Malgré une connaissance approfondie des systèmes de santé, l’art de Gould se situe au-delà de l’autobiographie. Il s’inscrit davantage dans une perspective plus large d’observation, de diagnostic et de traitement du corps. Ce corps qui, au sein de son travail, oscille entre la clinique et l’apothicairerie. Pour l’artiste, la figure médiévale de l’homme blessé revêt une pertinence symbolique particulière. Apparue pour la première fois au XIVe siècle sous forme d’illustration médicale d’un corps masculin marqué de blessures et de maux, cette figure est utilisée comme un guide visuel pour diagnostiquer et traiter. Un personnage y est représenté perforé par des objets qui symbolisent des blessures courantes, évoquant à la fois la blessure et la guérison. Selon Gould, les blessures peuvent être créatrices, une croyance liée à une époque où la réflexion sur le corps, la maladie et le traitement semblait davantage poétique et moins calculée. Où le corps était un moyen de donner un sens au monde.
La série de tumeurs réalisées par Gould fait référence à l’homme blessé à travers des instruments en laiton semblables à des lances médiévales et des instruments chirurgicaux, perforant les masses métalliques. Ces outils, enjolivés de moulages de plantes et de parties corporelles, font allusions aux pratiques médicales passées et présentes. Les éclairs aux côtés des modèles médicaux de thyroïde et de vaisseaux endocriniens font s’effondrer les distinctions entre le magique et le médical, tout en évoquant les périodes historiques où la guérison était liée à l’alchimie et aux croyances religieuses. La médecine y est alors présentée non pas comme un système de connaissance stable, mais comme un domaine façonné par l’expérimentation, l’incertitude et le pouvoir.
Ces « tumeurs » sont des moulages en fer de vestiges issus des traitements médicaux de l’artiste: bandages, ruban adhésif médical, coussins et divers matériaux malléables. Une fois durcis par le métal, ces matières, autrefois flexibles, deviennent des objets durables, caractérisés par leur poids et leur permanence. Malgré la souplesse de leur matériau d’origine, ces moulages sont ancrés avec une ténacité de rochers, leur lourdeur suggérant une résistance à l’intervention et au contrôle médicaux.
La répétition de ces « tumeurs » reflète l’emphase mise par la médecine sur la classification, la stadification et la progression. Cependant, Gould détourne subtilement toute tendance à la froideur clinique. Grâce au procédé de moulage, chaque pièce est reproduite avec un niveau de détail et un savoir-faire exceptionnels. Les fils des bandages restent visibles et de minuscules fermetures éclair et de fines grilles de sparadrap sont méticuleusement conservées. Tels des pathologistes observant des cellules au microscope, nous inspectons les surfaces de ces tumeurs, attirés par leur complexité et leur beauté inattendues.
Dans les séries Trophies et Tools, Gould incarne un rôle hybride de chimiste, d’artiste et d’alchimiste. À l’aide d’une méthode électrochimique, il produit des effigies en cuivre de modèles anatomiques, d’outils et de branches de conifères, qu’il organise par la suite en formes sculpturales. Dans Trophies, les structures obtenues sont matériellement durables, bien que d’apparence délicate. Elles incarnent ainsi la dualité des systèmes lymphatique et circulatoire, et de leur labyrinthe de vaisseaux, à la fois robustes et fragiles. Inspirés du langage schématique des modèles et des dessins anatomiques, ces Trophies bouleversent le modèle lisible et pédagogique, ces « prototypes » défiant toute catégorisation et compréhension médicales.
Tools affiche un ensemble d’objets assemblés, présentés sur un plateau chirurgical. Plutôt que de les observer sur un plateau, tel un chirurgien pendant une opération, nous les découvrons accrochés au mur, comme des tableaux. Le savoir-faire et la dextérité de Gould sont alors révélés, alors que nous tentons d'identifier les éléments faits main de ceux produits en série. Cette interaction entre l’objet artisanal, ready-made et retravaillé expose une tension entre le singulier et le standardisé, où la variation et l'expression personnelles s'opposent à la cohérence des procédures et au savoir-faire. Une dynamique qui sous-tend autant la création artistique que la pratique médicale.
Cette tension s’illustre également dans Ark. Ici, un brancard trouvé est à la fois symbole de refuge et d’avertissement, un lieu de repos représentant la fragilité et la guérison, mais aussi un asservissement au complexe médico-industriel. Des prolongements faits main en acier inoxydable jaillissent de la structure en portant des flacons de verre soufflé semblables à des pipettes remplies de fleurs. Le tout s’apparentant à un insecte retourné sur le dos, ses longs appendices s'étirant vers l’extérieur, dans un appel à l’abandon.
L’œuvre Shields présente des ambiguïtés similaires. Des reliefs sont formés par des moulages en fer des coussins attachés aux lits d’hôpital voués à protéger les patients des mouvements (involontaires) de leur corps. L’artiste a revêtu certains moules d’émail bleu, en référence à l’usage qu’on en faisait historiquement pour créer un sentiment de calme dans les hôpitaux. L’émail fait également allusion à son utilisation dans les plateaux et les bols de l’époque victorienne qui, lorsque tamisé sur du fer chaud, rendait le métal moins poreux et donc plus facile à nettoyer. Pour concevoir ces œuvres, Gould s’est inspiré de son expérience personnelle avec ces coussins, les percevant comme oscillant entre la protection et la défense. Ces moulages nous incitent à nous questionner sur qui a réellement besoin de protection: le patient de la maladie ou l’institution de la responsabilité juridique? Comme souligné par l’artiste, « Lorsque vous passez beaucoup de temps dans les espaces médicaux, les objets peuvent passer du rôle de protection et de confort, à celui d’oppression. Ces œuvres sont des
oxymores. »
Quant aux œuvres Ark et Shields, elles résistent le détachement souvent associé aux contextes médicaux, en suscitant un sens de corporalité et d’émerveillement. Devant Shields, on remarque un rembourrage rigide capable de provoquer des blessures au corps en cas de choc. Gould y a toutefois inclus des représentations de fleurs délicates, de sutures et d’autres éléments anatomiques, comme des veines, dans l’émail même. De même, face à Ark, nous imaginons nos corps légèrement voilés par une blouse d’hôpital, appuyés contre une structure métallique impitoyable. Des fleurs jaillissent simultanément de cette structure clinique, insufflant de la vitalité à cet objet autrement stérile. Les vaisseaux de verre en forme de tire-bouchon évoquent à la fois les racines d’une plante et les tubes à essai de laboratoire, leur forme ramifiante rappelant les réseaux lymphatiques et les systèmes botaniques des branches. Ces motifs établissent des liens visuels à travers les œuvres de l’artiste, depuis les instruments perçant les tumeurs, jusqu’aux objets suspendus sur les plateaux et présentés comme des trophées qui intègrent de petites sculptures représentant des éléments anatomiques et végétaux.
L'œuvre de Gould nous rend intensément conscients de nos corps: de notre intérieur et de notre extérieur, de nos sentiments et de notre physique, de notre vitalité et de notre mortalité. En nous déplaçant parmi les sculptures, notre regard alterne entre esthétique et diagnostic. Nous sommes à la fois patient et médecin, nous soumettant à un regard médical, tout en adoptant la perspective diagnostique du médecin, attentif à la surface et au détail. À travers ces divers modes d’observation, l’art de Gould résiste à toute certitude et reste ouvert à l’interprétation. Il nous rappelle que le corps est à la fois une matière vulnérable, et un lieu de résilience et de transformation. La puissance de Vue Éclatée réside dans le maintien de cette double conscience, nous invitant à habiter cet espace inconfortable où la douceur et la peur, la fragilité et la force coexistent.
Photos par Atlas documentation